Est-ce bien raisonnable… de réfléchir?

S’il est certes commode d’être un être doué de pensée, ne serait-ce que pour tuer le temps ou rire seul à de futures blagues potentielles, nous restons victimes de notre condition.

Le quotidien de l’homme est constamment rythmé par la réflexion, dérapage majeur de la faculté d’imaginer. Tout va de mal en pis depuis que les ingénieux mammifères que nous sommes ont doté le terme “réfléchir” d’une dimension magique, sadique, sardonique, aussi surdimensionnée que l’égo de ceux qui estiment en maîtriser l’art. Depuis, la réflexion plane à tout vent, sort de nulle part pour ensuite se fondre joyeusement dans les méandres du sadisme suprême : le raisonnement.

Prenons un cas concret. Stacy, jeune blonde cocufiée, textote à son insatiable boyfriend Kev qu’elle doit réfléchir en espérant avec philosophie que cela suffira à le faire mijoter. Comme à l’accoutumée, la demoiselle se perdra dans une profonde réflexion en collaboration avec Cynthia, sa best friend forever, dont les conseils avisés et pleins de discernement ne seront bien évidemment pas du tout influencés par une quelconque subjectivité. Pendant ce temps, Kev, prince charmant à la chevelure enduite d’un gel effet mouillé idéal pour réfléchir les pellicules, fera part de son hésitation entre deux menus Mcdo à son gars sûr Maximilien. Après une brève cogitation, ce dernier aura à peu près cet adage:  “ça demande à réfléchir bro”, incitant Kev à s’armer de prudence et remettre le choix à plus tard. Ici, réfléchir et ses copains synonymes redondent et étouffent ; néanmoins, ce sont eux qui mènent la danse, et sans retenue.

L’art de la réflexion nous est (tant bien que mal) enfoncé dans le crâne à coups de pioche depuis l’aube de nos jours, sans tenir compte des séquelles inévitablement octroyées par un tel remodelage psychophysique. L’homme qui réfléchit apprend à pointer l’étrange du doigt comme si c’était une aberration. Réfléchir ; voilà qui permet d’aligner promptement des objets qui n’ont jamais été destinés à se croiser, avant de chercher, examiner et détraquer avec méthodologie toutes les possibilités d’un concept ou d’un quelconque truc palpable. Après toute phase de réflexion, notre dévolu se porte généralement sur la solution la plus évidente, la moins irréaliste ou encore celle qui nous fait paraître vraiment trop smart.

Dire qu’on réfléchit semble si simple que ça ne l’est pas du tout. Comprendre des problèmes, des solutions ou les deux en même temps, tout en créant nous-mêmes des problèmes et des solutions dans un nuage de poussières ; la réflexion requiert de se secouer les méninges violemment parce que si on lâche du lest, c’est qu’on ne le fait pas bien. Il s’agit de parcourir les longs couloirs de sa mémoire avec l’espoir que le petit miroir qu’on tient à la main se mette subitement à refléter la lumière, éclairant notre matière grise dans un éclat de triomphe. On oublie que pour qu’un miroir réfléchisse quelque chose, il faut d’abord que la chose en question existe. Or, lorsqu’on ère trop longtemps en poursuivant sans pause syndicale l’objet de nos désirs, c’est toujours l’illusion qui l’emporte sur le réalisme, comme le mirage de l’oasis en plein désert auquel l’assoiffé croit dur comme fer. Réfléchir, c’est donc dépenser tellement d’énergie à creuser en priant de tomber sur une pierre précieuse qu’on finit par prendre un caillou pour le plus beau des diamants. Et si l’on est vraiment doué, si l’on est bon orateur et que l’on a appris à ne pas ciller, ce petit caillou sera un saphir pour tout le monde. Il suffit de courir comme un dératé avant de s’arrêter là où personne n’est encore allé, pour enfin souffler : “j’ai trouvé.

Toutefois, nous aurions tort de sous-estimer la perspicacité des hommes, qui disent à qui veut l’entendre (et même à ceux qui ne veulent pas du tout l’entendre) qu’une chose n’existe que lorsque son contraire n’a pas encore été démontré. Pourtant un monde où tout est logique, où tout est en attente d’être réfuté et remplacé par son exact contraire pourrait rapidement devenir triste. Peut-être vaudrait-il mieux laisser trôner l’imagination, libre et débridée. En fait, cogiter avec modération rend heureux. Si ça vous semble stupide, pensez au pauvre Epicure ; ce grand monsieur a passé la moitié de sa vie à réfléchir à la meilleure manière d’atteindre le bonheur avant de conclure que cette paix intérieure est atteinte lorsqu’on cesse de réfléchir inutilement, et de mourir quelques années plus tard.

Une petite luciole ne cherche pas à illuminer les ombres du monde, parce que ses ailes ne la porteront jamais si longtemps. Réservez votre lanterne à votre propre éclairage et vous rayonnerez d’autant plus fort !

– Salomé Demarthe

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